Fini la marche.
Le coeur lourd et les naseaux soulagés, nous abandonnons nos chaussures à l’odeur putride chez les amis qui nous hébergent à Jussy.
C’est parti pour une journée à 65km et 1 000m de dénivelé (sur les 20 derniers km). Nous avons confiance moyenne en notre capacité à réaliser cette performance qui relève pour nous de l’exploit (les cyclistes peu impressionnés sont priés de ne pas nous le faire savoir).
Nous partons de Jussy le vent dans le dos sur un faux plat descendant et nous sentons fatigués au bout des 35 premiers kilomètres. Petit stop sandwich juste avant de commencer à grimper, le moral n’est pas là. Le lac Léman est extraordinaire, il fait beau côté Jussy et moche côté montée, nous interprétons cette météo comme un signe de ne pas y aller.
Réalisation d’un selfie mensonger où on fait semblant d’être en possession de nos moyens.
Nous sommes essoufflés, nos jambes brûlent, nos yeux pleurent de douleur et la sueur dégouline sur nos dos. Une petite pause nous permet de nous rendre compte que nous avons à peine fait 200m de dénivelé alors que nous sommes déjà mourants.
Plus petite vitesse enclenchée, nous moulinons et faisons des pauses tous les 100m. Flo a mal aux genoux, Zoé a soif, des cyclistes ravis descendent face à nous et on hésite (très) fort à les faire tomber par terre de rage et de jalousie.
On se traîne péniblement jusqu’en haut, fierté gentiment piétinée par ce col infernal.
On détruit une tablette de chocolat, puis on repart en entendant la foudre d’un orage pas si loin que ça. Il pleut, le camping est loin et nous mangerons du seum et de la semoule ce soir.
Nous dormons comme deux bébés sous la pluie battante et buvons 5 ou 6 cafés. On retarde le départ aussi longtemps que possible puisque la journée prévue contient elle aussi 1 000m de déniv éparpillés sur 100km.
Ca ne peut pas être pire qu’hier de toute façon, nous montons et descendons aisément les premiers kilomètres. Nous traversons la frontière suisse en empruntant une route européenne plutôt chargée. Comme à son habitude, le binôme se dispute pour régler un problème : Zoé veut quitter la route dangereuse aussi tôt que possible, Flo a mal au genou et veut emprunter la route la plus directe quelle qu’elle soit.
Zoé boude et le binôme se rajoute 200m de déniv hors de la route européenne en passant par Les Fourgs (très mignon, soit dit en passant).
On s’effondre dans une boulangerie à Pontarlier. Il est 14h, il ne nous reste plus que 400m de déniv pour 40km en gros c’est du plat, on y arrivera sans problème.
Premier bout de piste cyclable depuis que nous sommes partis de Jussy, le revêtement est top, la vue est sympa, le chemin est plat comme prévu, on profite et on a l’impression d’aller à 1 000km/h.
La fin est rude mais on s’en sort comme des chefs (non) et on dort encore comme des bébés. Le matin, on se régale avec le miel offert par les copains de Jussy (photo de piètre qualité à l’appui). Miam.
Le lendemain, on se ressaisit, la journée est belle et surtout plate, on suit le canal du Rhône au Rhin jusqu’à Mulhouse.
Nous voyons une quantité incalculable de personnes qui se la coulent douce sur des bateaux de loc et font des barbeucs. Encore une fois, nous ravalons difficilement notre jalousie, disons bonjour poliment et pestons contre les petites montées qu’il y a à chaque fois qu’il y a une écluse.
Le canal, c’est facile, mais c’est chiant. Flo écoute des podcasts pour se distraire, Zoé se raconte des histoires et on arrive à Mulhouse.
On mange des tartes flambées à n’en plus pouvoir. La pâte est fine mais ça cale terrible ces machins là selon Zoé, j’aurais pu en manger quatre selon Flo.
Mulhouse – Strasbourg. Nous nous réveillons très (TRES) excités puisque nous allons revoir Flo(rence), une copine rencontrée à Gavarnie pendant notre traversée des Pyrénées.
Encore une journée canal au programme, ce sera pénible mais facile.
De nouveau, le binôme s’embrouille, cette fois-ci il n’y a pas de cause en particulier, Zoé est chiante aujourd’hui, Flo n’est pas compréhensif, Zoé ne filme pas suffisamment, Flo est irritant parce qu’il est trop fort.
Bon, on ne vous a pas épargné les détails, mais la dispute est moyennement constructive.
On arrive chez Flo d’humeur exécrable mais cette grande pépite nous remonte grandement le moral et nous régale pendant deux jours. On visite Stras, comme disent les locaux. En illustration, un panorama rogné au format 9:16, d’où la distorsion d’image.
Décidément, ces articles sont de plus en plus chaotiques, aurait-on pu utiliser au moins une photo libre de droit à la place de cette horreur.
On fête l’anniversaire de Flo, on mange des croques-monsieur (croque-monsieurs?) et des nouilles asiatiques, on joue à Dany (jeu extraordinaire) et on voit le Comte de Monte-Cristo au cinéma.
Repartir est compliqué, mais Zoé a une deadline à Lille où elle doit prendre un train pour fêter l’anniversaire de sa meilleure amie. Aucun respect pour le projet, visiblement.
La sélection du chemin à emprunter se fait en utilisant le barème de la flemme : plus c’est plat, plus on y va.
La première journée se passe bien, on s’arrête plus tôt que prévu en voyant un camping extraordinaire au bord de l’eau où le soleil brille. La deuxième journée se passe mal. Il pleut dès le matin et on partage la table abritée avec un belge très désagréable.
On parcourt une courte distance et le pneu arrière de Flo crève.
Etant des pros, nous changeons la chambre à air en deux temps trois mouvements.
Eh non, nous préférons casser la vis permettant de retirer l’axe de la roue arrière du vélo. La roue est coincée sur le vélo avec une chambre à air crevée. Une dame très gentille propose de nous aider et est bluffée par l’ampleur du problème. Nous y passons trois heures, pendant lesquelles notre copain belge nous rattrape.
Finalement, l’application d’une rustine sans retirer la chambre à air de la roue nous sauve la mise, croisons les doigts pour que ça tienne indéfiniment. Ce sera un problème pour le Flo et la Zoé de demain.
Le lendemain, nous mangeons comme à notre habitude à la boulangerie, où Flo dégote deux tartes aux maroilles exquises. Radin comme il est, il refuse de partager la tarte avec la gentille guêpe du coin. Cette dernière se venge en le défigurant.
Flo se console en proposant une dégustation de bières belges à Chimay Experience (la prétention n’aura jamais tué personne apparemment). Tels deux schlagos, nous installons notre tente pour qu’elle sèche sur le parking. Miraculeusement, on nous laisse rentrer dans le bar.
Nous mangeons notre quatorzième repas de la journée et arrivons au coucher de soleil en nous prenant le bourrichon parce que Flo a doublé Zoé dans la montée et que l’ego de cette dernière n’a pas supporté cet affront.
On se réveille tôt, il fait froid et on arrive à Lille ce soir. Sylvain et Marie les copains nous hébergent, ils sont gentils et très drôles, on rigole et on mange des frites.
Nous vivons dans la décadence à Lille, nous jouons au volley, nous buvons des bières et nous coinchons.
Dix jours de pause sont suffisants pour détruire ce qu’il restait de notre motivation, personne ne veut partir et pourtant il le faut.
Dunkerque – Lille, grosse étape mais étape plate, il nous pleut dessus, mais nous sommes contents de pouvoir revoir la mer. Sur le chemin, nous découvrons l’existence d’une boulangerie constituée uniquement de distributeurs, un aperçu de notre futur où les hommes sont remplacés par les machines, peut-être.
Nous trouvons un camping à Coudekerque dans lequel nous entrons par effraction puisque l’accueil est fermé. Nous payons dans la boîte aux lettres et nous apercevons que le camping n’a aucun emplacement sans camping-cars. Nous plantons donc la tente derrière les sanitaires, stressés à l’idée de nous faire déloger en pleine nuit.
Il ne se passe rien de tout ça, on appelle le camping le lendemain pour s’expliquer, ils nous disent qu’ils nous ont vu faire à la caméra de surveillance. La honte non plus n’a jamais tué personne.
Nous continuons d’avancer tranquillement, et commençons à être confrontés au vent, au froid et à la pluie. Nous passons une journée particulièrement atroce entre le cap de Blanc-Nez et Etaples, où le vent nous fait reculer même en descente, la pluie nous fouette la tronche et les cafés sont tous fermés.
La vue des côtes est fantastique, l’aperçu des grains qui ne perdent rien pour attendre de s’abattre sur nous l’est moins.
Nous arrivons exténués et trempés.
Flo se bat avec la tente et gagne, lui éventrant la partie arrière. Nous décidons encore que ce sera un problème pour demain et allons manger, peut-être que les affaires seront trempées, peut-être pas.
Nouvelle journée de merde, il pleut encore, il vente encore et en plus la pédale du vélo de Zoé est délogée. Le binôme arrive tant bien que mal à Noyelles-sur-mer pour prendre le train. Direction Amiens, ou plus précisément Moreuil où nous avons rendez-vous avec un agriculteur.
Le voyage est pénible, le train est bondé, l’accès à l’espace vélo est bloqué et nous dérangeons tout le monde. De surcroît, nous avons un changement à Amiens en 4 minutes, où nous devons emprunter les escaliers avec la petite pente sur le côté pour les vélos là, c’est horrifiant, Zoé se ridiculise et manque de tomber en arrière avec toutes ses affaires.
Mauvaise surprise le lendemain matin, l’exploitation de Jean Harent se situe en haut d’une côte. Nous arrivons donc en retard.
Jean nous parle d’agriculture de conservation des sols, d’agroforesterie et de sorgho.
Commençons par expliquer le premier de ces trois termes obscurs.
Comme son nom l’indique, l’objectif de l’agriculture de conservation des sols est de préserver la qualité des sols, tout en maintenant une production régulière. Pour ce faire, Jean limite au maximum le labour et le travail du sol. Il utilise des couverts végétaux qui permettent à son sol de ne jamais être laissé à nu et qui n’ont pas pour finalité la récolte. Ces couverts se dégradent à la fin de leur cycle, et en se décomposant, enrichissent le sol pour les prochaines cultures.
Il sème directement sous le couvert végétal. Cette technique demande un semoir spécifique et peut nécessiter l’utilisation d’intrants pour réguler le couvert.
Jean présente les intrants comme un outil de transition lui permettant de perfectionner les différents couverts et choix mis en place. Dans un contexte de changement climatique, les couverts fixent les sols, absorbent l’eau et limitent donc les dégâts liés aux inondations et aux sécheresses.
En plus de cette technique, Jean souhaite associer ses cultures à la plantation d’arbres au sein de ses parcelles : c’est l’agroforesterie.
Les haies permettent surtout de limiter les effets du vent sur les sols et d’éviter que ce dernier s’assèche. En plus, la présence d’arbres favorise la biodiversité et renforce la résistance des sols aux inondations, sécheresses, voire même aux températures extrêmes.
Enfin, Jean nous présente différents tests qu’il met en place chaque année. Il réserve certaines parcelles pour voir les effets d’implantation de nouvelles cultures, telles que le sorgho.
En testant le comportement de ces différents cultures, il peut voir lesquelles résistent à quelles intempéries et quelles conditions, ce qui lui donne alors un aperçu de ce qu’il pourra mettre en place l’année suivante, ou même plus loin dans le temps. Cela lui permet donc de s’adapter, à termes, aux différents effets du changement climatique en renforçant ses connaissances.
[Le mot de la fin]


